BIBLIA

‘Le Livre se livre,
Et je livre le Livre.
Je délivre le Livre,
Et le Livre me délivre…’

Pour fêter ses dix ans d’existence, l’Unité Pastorale de Laeken-est a jalonné le parcours 2013-2014 de quelques événements à vivre ensemble. A l’inverse de bien des habitudes, nous ne voulions pas faire un bilan, nous glorifier de nos propres réussites. Il nous semblait plus important de rêver à demain. Comme nous cherchions des activités d’ouverture et de rencontre, l’invitation de l’équipe vicariale a retenu notre attention : pourrions-nous aller vers demain Bible en mains ?

 Le Livre se livre

La bible en images ; une bible en cadeau de mariage ; une bible pour enfant ; une bible (réduite) en cadeau pour la profession de foi… Ce Livre dont des pages arrachées sont lues la semaine ou le dimanche selon des plans liturgiques… Ce livre dont des versets sont cités, abusés, torturés, violés même, comme justification d’un discours ou d’une prise de position… Ce livre-repère qui permet le jugement sans recours dans la sentence : ‘C’est (ou ce n’est pas) évangélique !’ … Ce livre qui a conduit au bûcher ou à la haine viscérale des croyants s’en revendiquant … Depuis qu’il y eu (sous David, 900 ans aCn) une écriture, la Parole, l’oralité, est tombée sous la plume des scribes parce qu’il ne fallait pas oublier, parce qu’on ne voulait pas perdre ce que certains chantaient comme la découverte, la libération, la solution finale qu’il faudrait se transmettre de génération en génération. Ils ont voulu, ils ont permis, ces scribes, l’acte de faire mémoire, d’accéder par l’écrit au Commencement d’une histoire d’Alliance et d’en pressentir l’aboutissement ! Merci au Livre d’avoir su résister à tous les outrages commis en son nom, puisqu’il n’arrête pas de se livrer. Il est lui-même victime de son propos et s’abandonne au bon vouloir de qui le prend en mains.

 Je livre le Livre

Ce cadeau reçu un jour, sous sa forme complète ou incomplète ; ces lettres couchées sur papier et retraduites maintes fois et donc trahies dans leur propos ; ce papier Bible souillé avec le temps par le gras des doigts à force d’avoir été feuilleté… celui-là même, il nous est donc proposer de le prendre en mains, de le montrer, de le livrer à notre tour.
Avant nous, les auteurs de l’exposition BIBLIA l’ont fait. Des 71e sections livresques de la Bible (version catholique), ils ont retenu 18 séquences ramenées à un ou deux versets pour réanimer des illustrations, des œuvres d’artistes qui, depuis longtemps, avaient été émus ou touchés par tel ou tel récit. Et ils nous en ont livré le résultat… Dieu ! Que c’est beau ! L’église du Christ-Roi n’est plus un bunker blanc : elle prend vie et couleurs, elle devient le lieu d’une histoire croyante ; elle rejoint le passé pour aller vers demain. Bien des visiteurs adultes en ont eu plein la vue et le cœur…
Mais en plus ! Des membres de nos communautés, après une belle soirée d’information par l’équipe d’organisation, se sont emparés du Livre, qui prenait poussière dans un coin de bibliothèque, pour le livrer à nos visiteurs : les classes de première du Lycée Maria Assumpta. Chacun, à sa manière, a préparé cette expérience de transmission : retrouver ce qu’il allait mettre dans les mains de qui viendrait à sa rencontre pendant son heure de garde. Rien qu’à ce stade de l’expérience, il y a eu du positif : la redécouverte d’un trésor caché dans un chant… ou dans un champ… ou dans un banc ?

 Je délivre le Livre

C’est le moment, c’est l’instant. Comment vais-je être accueilli ? Il y a des ados qui vont découvrir ce lieu insolite qu’est pour eux le ‘voisin d’en face’ (avec son auvent bien pratique en cas de pluie ou pour une petite ‘sèche’ à l’abri des regards). Il parait qu’on y prie, que certains s’y tapent la messe mais voici que ce lieu s’offre pour la découverte de l’insolite. Le ‘paroissien’ qui accueille le ‘lycéen’ va se mettre à son écoute parce qu’il lui aura demandé d’ouvrir les yeux. Il lui dira qu’il y a, en lui aussi, un déjà-là, un espace intérieur, un jardin d’Eden qu’il peut redécouvrir… en se laissant faire. Le paroissien tentateur n’a pas de dessein caché. Il ne veut pas faire miroiter un fruit défendu…il n’a pas, lui non plus, la connaissance absolue de ce qui est bien ou mal pour l’ado devant lui. Il n’a pas pour mission de raisonner l’héritage mais de laisser résonner -et reprendre couleurs- d’anciens mots déposés au hasard du catéchisme et des cours de religion. Délivrer de la poussière et de l’oubli ce que le temps présent, avec sa hâte, ses besoins, ses urgences, considérerait comme fatuité, vanité, stupidité… Révéler la trace d’une origine, d’un divin gêne, et rappeler le regard ému de Dieu au premier jour et d’en redire le premier mot : ‘Tout cela, (donc toi, donc moi !) tout cela est bel et bon !
’ Alléluia ! Si ce n’est que cela n’a pas réussi chaque fois ; qu’il y a eu des rencontres qui ont fait ‘flop’ parce que l’enseignant accompagnant n’encadrait pas la démarche ; parce que pour beaucoup la Bible est un mot sans contenu ; parce que la tradition d’un récit de biens faits s’est perdue (surtout chez les cathos)… Pourtant, au décompte de la semaine, c’est la joie qui domine. Nous les vieux, les croulants, les ringards, les croyants-encore-un-peu, nous nous sommes rendus disponibles à vous les jeunes, les vivants, les adultes-en-devenir, les sceptiques, les désabusés… sans aucun autre désir que de vous accueillir gracieusement. Acte gratuit : nous ne saurons pas comment, en classe, vous aurez apprécié notre délivrance.
Alléluia ! Pour les mots d’enfants ! ‘Moi, Madame, j’aime les deux mains sur le rond ! On dirait Dieu qui prend dans ses mains la Terre qui commence !’ Tous ont gardé dans les yeux l’image du calme de Daniel dans la fosse aux lions (ce que nous aurions peut-être cru être en tombant dans les mains d’enfants déchaînés !). Gratuité encore puisqu’il n’y a eu qu’à recevoir et quand l’heure sonne (elle arrive très vite) c’est la fin de notre délivrance avec un goût de trop peu.

 Le Livre me délivre

Nous avions peur. Nous n’étions pas prêts. Ce serait difficile. Et tout s’est bien passé. L’expérience de livrer avec le cœur un peu de ce qui nous fait vivre nous a délivrés de la peur. Premier pas pour un premier oui à l’incroyable force de la transmission. Nous ne sommes pas une religion du Livre parce que notre histoire croyante personnelle est à faire au jour le jour : elle n’est pas déjà écrite et il n’y a, dans l’ensemble des Livres, aucune réponse aux questions actuelles de rationalité et d’efficience. Cependant, il y a bien une transmission, de main en main ou de tête à cœur, car le Dieu qui a laissé sa Parole être prise au piège du papier est capable de la relever, de la ressusciter, par la bouche et les gestes de qui la met en œuvre. Vive le bonheur de croire autant en Dieu qu’à l’histoire croyante qui nous l’a livré ! Autre est celui qui sème, autre est celui qui moissonne, que ce soit blé ou ivraie.

Marc Scheerens.